La France est le seul pays d’Europe à avoir supprimé le diplôme d’herboriste — en 1941. Résultat : 80 ans plus tard, plus d’un million d’articles scientifiques indexés sur PubMed documentent l’efficacité des plantes médicinales, pendant que le marché informel de la formation en herboristerie explose. État des lieux d’un renouveau paradoxal.
Le paradoxe français de l’herboristerie
En 1941, sous le régime de Vichy, la création des ordres professionnels de médecins et de pharmaciens a conduit à l’extinction progressive du métier d’herboriste diplômé. La dernière promotion a été formée cette même année.
Résultat : en France, la vente de plantes médicinales est réservée aux pharmaciens depuis la loi de 1945, sauf pour les 148 plantes libérées en 2008 par décret. Ce vide a créé un florissant marché informel de formations non diplômantes et un engouement populaire croissant pour l’auto-traitement par les plantes.
Depuis 2021, plusieurs propositions de loi visent à recréer un diplôme d’herboriste. La pression de la Commission Européenne pour l’harmonisation des pratiques de phytothérapie pousse également vers une revalorisation de la profession.
Les fondements scientifiques de la phytothérapie moderne
L’herboristerie traditionnelle et la phytothérapie moderne ne s’opposent pas — elles se complètent.
La phytochimie : pourquoi les plantes fonctionnent
Chaque plante médicinale contient des centaines de composés bioactifs. Les grandes familles et leurs effets :
Polyphénols (flavonoïdes, anthocyanines, tanins) :
- Antioxydants, anti-inflammatoires, antiviraux
- Présents dans : myrtille, cassis, thé vert, framboise, grenade
- Les plus étudiés : EGCG du thé vert, anthocyanines de la myrtille, resvératrol du raisin
Alcaloïdes :
- Effets pharmacologiques puissants sur le système nerveux
- Présents dans : caféine (café, thé), théobromine (cacao), berbérine (épine-vinette)
- Attention : les alcaloïdes sont souvent les plus toxiques à forte dose
Huiles essentielles (terpènes, phénols) :
- Antimicrobiennes, antifongiques, antispasmodiques
- Présentes dans : thym (thymol), lavande (linalol), menthe (menthol), romarin (camphre)
- La concentration varie selon le moment de récolte et le séchage
Polysaccharides :
- Immunomodulateurs, prébiotiques
- Présents dans : échinacée, astragale, champignons médicinaux (reishi, shiitake)
- Nécessitent souvent une décoction pour être extraits
Saponines :
- Expectorantes, anti-inflammatoires
- Présentes dans : saponaire, réglisse, primevère
La phytothérapie clinique : les niveaux de preuve
La recherche sur les plantes médicinales a progressé considérablement ces 20 ans. PubMed recense plus d’un million d’articles sur le sujet. Quelques exemples de plantes avec un niveau de preuve scientifique élevé :
| Plante | Usage | Niveau de preuve |
|---|---|---|
| Millepertuis | Dépression légère à modérée | Élevé (méta-analyses) |
| Échinacée | Infections respiratoires | Élevé (méta-analyses) |
| Valériane | Troubles du sommeil | Modéré à élevé |
| Gingembre | Nausées, douleurs | Élevé |
| Curcuma | Inflammation, arthrose | Modéré à élevé |
| Myrtille | Santé vasculaire, vision | Modéré à élevé |
| Ashwagandha | Stress, performances cognitives | Modéré (études récentes) |
Les grandes familles de plantes médicinales françaises
Les plantes des lisières et sous-bois
Myrtillier (Vaccinium myrtillus) : la vedette des sous-bois montagnards. Ses feuilles et baies sont parmi les plus documentées scientifiquement. Les vertus santé et les modalités de cueillette sauvage méritent chacune un développement spécifique.
Sureau noir (Sambucus nigra) : l’arbre médicinal complet. Fleurs (infusions antifièvre), baies (antivirales), feuilles jeunes (laxatives légères), écorce interne (diurétique). À identifier avec soin — le sureau hièble (S. ebulus) est toxique.
Ronce (Rubus fruticosus) : feuilles astringentes et anti-diarrhéiques, jeunes pousses comestibles, baies riches en polyphénols.
Framboisier (Rubus idaeus) : feuilles utilisées en phytothérapie féminine, baies riches en vitamines et antioxydants.
Églantier (Rosa canina) : les cynorrhodons contiennent 1 à 2 g de vitamine C par 100 g de pulpe fraîche — parmi les sources les plus concentrées du règne végétal. Tisane anti-refroidissement par excellence.
Les plantes des prairies et pelouses
Achillée millefeuille (Achillea millefolium) : hémostatique, anti-inflammatoire, tonique digestive. Reconnaissable à ses fleurs blanches ou rosées et ses feuilles finement découpées.
Grande camomille (Tanacetum parthenium) : prophylaxie des migraines (usage pendant plusieurs mois), anti-inflammatoire. À distinguer de la camomille matricaire par ses feuilles vert-jaune à odeur forte.
Plantain (Plantago major et P. lanceolata) : expectorant, émollient des muqueuses respiratoires. Sirop maison : tisane concentrée + miel.
Les plantes des haies et broussailles
Aubépine (Crataegus monogyna) : l’une des plantes cardiotoniques les mieux documentées. Fleurs et baies pour les palpitations bénignes, l’anxiété cardiaque et l’insuffisance cardiaque légère.
Prunellier (Prunus spinosa) : baies (prunelles) riches en tanins, astringentes et constipantes. Les fleurs sont diurétiques et légèrement laxatives.
Noisetier (Corylus avellana) : les feuilles sont toniques veineuses, utilisées comme le marron d’Inde pour les varices légères.
Se former à l’herboristerie en France
Les formations courtes (3 à 5 jours)
De nombreuses associations et centres d’herboristerie proposent des week-ends ou stages d’initiation :
- Identification des plantes locales (sorties botaniques guidées)
- Fabrication de préparations (macérats, teintures-mères, onguents, sirops)
- Introduction à la phytothérapie (bases de pharmacognosie)
Ces formations ne délivrent pas de diplôme reconnu mais permettent une pratique éclairée pour usage personnel.
Les formations longues (6 à 18 mois)
Cours de phytothérapie clinique : proposés par des naturopathes ou médecins phytothérapeutes, couvrant la pharmacognosie, les monographies de plantes et les protocoles cliniques.
Formations en ligne : plusieurs plateformes francophones (Aroma-Zone Academy, IMDERPLAM) proposent des cursus structurés sur la phytothérapie et l’aromathérapie.
La voie académique
La phytothérapie n’est pas reconnue comme spécialité médicale en France, mais plusieurs DIU existent pour les professionnels de santé :
- DIU de phytothérapie et aromathérapie (facultés de pharmacie)
- DU de médecines complémentaires incluant la phytothérapie
Ressources bibliographiques essentielles
Français :
- Traité de phytothérapie clinique — Dr Jean-Michel Morel
- Guide de la phytothérapie — Dr Alain Tardif
- Petit Larousse des plantes médicinales — Gérard Debuigne et François Couplan
Européens :
- Monographies EMA (Agence Européenne des Médicaments) — référence scientifique gratuite en ligne
- Pharmacopée Européenne — référence officielle des plantes médicinales en Europe
Conseil pratique : commencer par 5 à 10 plantes et les apprendre parfaitement — botanique, cueillette, préparations, dosages, interactions — avant d’élargir le répertoire. La maîtrise approfondie de quelques plantes vaut mieux que la connaissance superficielle de cent.
L’herboristerie moderne conjugue science et tradition, autonomie sanitaire et connexion à la nature. Pour passer à la pratique, deux points d’entrée concrets : la culture de plantes à tisane au jardin pour les débutants, et la cueillette sauvage pour ceux qui souhaitent s’approvisionner directement en forêt. Pour comprendre les effets thérapeutiques des plantes récoltées — à commencer par la myrtille — l’article sur les tisanes et infusions santé détaille préparations, dosages et indications.
